Quand l'histoire raconte votre histoire, et la transforme.
Par Sandrine de Monsabert
Un conte thérapeutique est une histoire inventée pour une personne à partir de ce qu’elle vit : en racontant son épreuve en images, il lui permet de la regarder à distance et d’y entrevoir une issue. Dans la méthode INTEGRIA, il prolonge la séance et les sagesses de vie.
D'où me vient ce goût des contes
J'ai eu la chance de grandir avec les livres. Dès six ans, j'étais inscrite dans plusieurs bibliothèques et je lisais une dizaine de livres par semaine, pour enfants comme pour adultes. Plus tard, j'ai été formatrice de français pour de jeunes adultes, j'ai fait de la philosophie avec des enfants de maternelle et j'ai animé des ateliers d'écriture au collège.
Et puis il y a eu ce que j'ai le plus aimé : être conteuse. Plusieurs fois par an, pendant une semaine, j'inventais chaque soir des contes pour quinze à trente enfants, et parfois pour leurs parents venus écouter. Ces histoires les aidaient à se calmer, à laisser la journée derrière eux et à aller se coucher. C'était aussi le moment où se dénouaient les petits conflits du jour. J'y ai mis tout mon cœur.
Pourquoi un conte, en thérapie ?
Quand une personne me confie ce qu'elle a traversé, je sens qu'elle cherche un dénouement. Nous cherchons ensemble comment le héros va surmonter ce qui lui manque. C'est elle qui écrit la suite de son histoire ; je l'accompagne en lui proposant des ouvertures et de nouvelles façons de faire.
Entre les séances, je mets ces pistes par écrit, sous forme de sagesses de vie. Mais lire n'est pas savoir, savoir n'est pas comprendre, et comprendre n'est pas changer. Je me suis demandé comment ces textes pouvaient aider davantage à changer. C'est là que le conte s'est imposé.
Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fées), Marc Soriano (Les Contes de Perrault) ou encore Sándor Ferenczi l'ont montré, chacun à sa manière : les histoires que les adultes racontent aux enfants apportent du plaisir et de la complicité, et elles transmettent aussi quelque chose. Celui qui raconte y met sa compréhension ; celui qui écoute y trouve la sienne, en toute liberté.
Une sagesse lue seule vit souvent le temps de la lecture. Un conte partagé, lui, continue de travailler : on le relit, on y repense, et des prises de conscience arrivent peu à peu. Certaines vérités sont trop douloureuses ou trop enfouies pour être dites directement. Depuis toujours, les contes parlent de nous sans nous désigner. En passant par des animaux, des arbres ou des royaumes, ils permettent d'approcher les sujets les plus délicats en gardant la bonne distance.
« Il était une fois… vous, sans le savoir. »
Comment je construis un conte
Je m'appuie sur la structure de tous les contes : une situation de départ, un manque, un héros, des épreuves, une résolution. Les personnages peuvent être des parts de vous : un sentiment que vous tenez à l'écart, deux envies qui se contredisent. Les épreuves prennent la forme des impasses dans lesquelles vous tournez. J'y ajoute un peu d'humour et un peu de poésie. Chaque conte est écrit pour une personne, à partir de ses mots.
Un exemple : Marie
Le prénom a été modifié ; Marie a donné son accord pour ce récit.
Marie me dit : « Je ne peux pas parler de ça, c'est trop dur. » Alors nous écoutons la part d'elle qui trouve cela trop dur. Ce qu'elle ressent : de l'impuissance. Où, dans le corps ? Dans le ventre, quelque chose de lourd, immobile et froid ; dans les jambes, comme une coupure. Et de quoi cette part a-t-elle besoin ? De se sentir vivante. Pas d'accomplir quoi que ce soit : juste exister.
La sagesse de vie que je lui propose s'intitule « Le droit d'être, sans accomplir ». Elle lui parle d'un arbre : ses racines sont ses valeurs les plus profondes, ses branches sont la façon de les vivre au quotidien. Les racines de Marie disent : « J'ai le droit d'exister. » Ses branches peuvent se reposer ; elles n'ont pas besoin de porter des fruits tout de suite.
Puis vient le conte : « Je vais vous raconter l'histoire d'une forêt qui avait oublié comment faire pousser ses arbres… » Marie reconnaît son histoire, et comme ce n'est « qu'un conte », elle peut l'écouter sans se protéger. Plus tard, lire les contes de « Tante Sandrine » ou de « Mamie Integria » est devenu un petit rituel entre Marie et ses enfants. Un jour, sa fille a tenu à m'envoyer une photo d'elles deux à la terrasse d'un café, en train de partager une glace. Marie se sentait exister, et sa fille voyait sa maman s'épanouir comme une fleur, en l'entraînant dans une joie partagée.
Ce qu'un conte rend possible
- Être reconnu sans être nommé : le héros vit ce que vous vivez.
- Explorer sans danger : c'est l'histoire d'un autre.
- Trouver sa propre solution : personne ne vous l'impose.
- Garder des images qui continuent d'agir, longtemps après la séance.
Trois petits contes
Le miroir fissuré
Il était une fois un miroir qui voulait si bien refléter le monde qu'il en oubliait d'exister. Un jour, en reflétant un soleil trop brillant, il se fêla. Il crut que tout était fini. Mais la lumière, en passant par la fêlure, dessina un arc-en-ciel que le miroir intact n'aurait jamais pu créer. Et l'on venait de loin pour voir, non pas le miroir, mais l'arc-en-ciel de sa fêlure…
Les deux rives
Deux rives d'un même fleuve se disputaient. L'une reprochait à l'autre de prendre trop de place ; l'autre la trouvait trop rigide. Elles avaient oublié qu'elles n'étaient des rives que parce qu'un fleuve coulait entre elles. Le jour où elles voulurent se rejoindre, le fleuve disparut, et elles ne furent plus que de la terre. Alors elles comprirent : cette distance était leur lien…
L'ombre qui voulait marcher devant
L'ombre d'un jeune garçon en avait assez de marcher derrière lui. Un matin, elle se détacha et partit en bondissant. Le garçon, d'abord surpris, découvrit qu'il marchait plus léger. L'ombre, elle, découvrit que devant, personne ne lui faisait d'ombre pour se reposer. Le soir, ils se retrouvèrent. « Alors ? » demanda le garçon. « Alors, répondit l'ombre, devant ou derrière, nous marchons ensemble. Mais c'était bien d'essayer. »
Et après la séance ?
Le conte ne s'arrête pas à la porte du cabinet. Je propose parfois de le prolonger :
- le continuer : où va le héros maintenant ? On peut l'écrire, le dessiner, ou simplement laisser l'histoire vivre en soi ;
- le transformer : changer un élément de l'histoire et voir ce qui se passe ;
- le partager : le raconter à quelqu'un, et remarquer ce qu'on ajoute ou ce qu'on enlève.
Le conte appartient à la personne qui le reçoit. Chacun y trouve le sens qui lui parle, et ce sens peut changer d'une lecture à l'autre.
Un conte pour vous
Il était une fois quelqu'un qui cherchait la bonne thérapie. Il avait lu tant d'approches, essayé tant de méthodes. Un jour, il comprit qu'il n'existait pas de thérapie parfaite, mais qu'il existait peut-être un lieu où son histoire serait entendue, accueillie, et racontée autrement. Dans ce récit-là , ses blessures devenaient des passages secrets, ses peurs des gardiennes fidèles, et ses détours des chemins qui menaient quelque part.
Ce quelqu'un, c'est peut-être vous.
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