Ce conte thérapeutique pour le couple s’adresse aux partenaires qui cherchent la même sécurité par des chemins opposés : l’un vérifie, l’autre met à l’abri. Il se lit à voix haute, à deux ou en famille, et se prolonge par des questions à explorer et une grille des charges à télécharger. Pour comprendre comment agit un conte, lisez La magie d’un conte thérapeutique.
Comment deux êtres qui veulent la même chose — une maison qui tienne — en viennent-ils à s’inquiéter l’un l’autre ?
Il était une fois, au bout de la mer, une île plate et lumineuse qu’on appelait l’île d’Oh-les-Ronds. On l’appelait ainsi parce que tout y était rond : les galets, les bouées, la lune au-dessus des marais, et même la monnaie, de petits ronds de nacre que chacun gardait dans un bocal.
Deux savoir-faire, et de l’eau entre eux
Sur cette île vivaient un Charpentier et une Saunière.
Le Charpentier savait faire tenir le bois : les bateaux, les pontons, les charpentes. La Saunière savait faire naître le sel : elle guidait l’eau de mer de bassin en bassin, patiemment, jusqu’à ce que le soleil y laisse des cristaux blancs.
Elle habitait une cabane au bord des marais, que lui avaient laissée ceux d’avant. Le Charpentier, lui, en avait bâti une autre, de l’autre côté du pertuis, là où il travaillait. Entre les deux, il y avait l’eau, et un petit bateau qui faisait l’aller et le retour.
Un trésor à protéger
Un printemps, une petite fille était née. On l’appelait Petite Écume, parce qu’elle riait comme la mer rit sur le sable.
Lui : aimer si fort qu’on a besoin d’être sûr
Le Charpentier aimait ce qu’il construisait. Il l’aimait si fort qu’il voulait être sûr que tout tienne. Alors, chaque soir, il montait sur le plancher et sautait, pour voir. Il secouait les poteaux, pour voir. Il frappait les planches : « Tiendras-tu ? Tiendras-tu ? »
Les soirs de grand vent, ou quand un rond venait à manquer, il secouait plus fort encore. Parfois, sa voix aussi se mettait à secouer, et des mots partaient comme des volets qui claquent.
Ce qu’il ne voit pas : la cabane tient, mais elle craque
La cabane tenait. Elle tenait chaque fois. Seulement, à force d’être secouée, elle craquait, et Petite Écume se réveillait en pleurant.
Elle : mettre la petite à l’abri, et garder de quoi tenir
La Saunière, quand le plancher tremblait, prenait Petite Écume dans ses bras et sortait sur la dune. Elle attendait que le vent tombe. « On fait une pause, murmurait-elle à la petite. On reprendra quand ce sera redescendu. »
Puis elle rentrait, et elle glissait quelques ronds de plus dans son bocal, tout en haut de l’étagère. « Pour le jour où plus rien ne tiendrait », pensait-elle.
Ce qu’il lit chez elle : « Ça ne tient pas »
Le Charpentier voyait le bocal se remplir. Il voyait la Saunière partir sur la dune. Et il se disait : « Tu vois bien, ça ne tient pas. » Alors, le soir suivant, il sautait plus fort.
Ce qu’elle lit chez lui : « Tout ne tient à rien »
Le doute ressemble à la marée dans les marais : il entre par un canal, puis par un autre, et bientôt il est partout. Le Charpentier se mit à douter des planches, puis du bateau, puis de la cabane d’en face, puis du voyage de l’été. Et la Saunière, en regardant l’eau monter, se disait : « Tout ce qu’on construit ne tient à rien. »
Aller voir celle qui a connu les tempêtes
Un soir de grande marée, ils allèrent tous les trois jusqu’au phare, au bout de l’île. Là vivait une vieille femme qui avait vu passer beaucoup de tempêtes. Elle posa une bouilloire sur le feu et leur fit signe de s’asseoir.
Sous ses secousses à lui : rester ensemble, même de loin
« Charpentier, demanda-t-elle, dans quel but secoues-tu tes poteaux ?
— Pour savoir si ça tient.
— Et savoir si ça tient, c’est pour quoi ? »
Le Charpentier chercha longtemps. Le feu crépitait.
« Pour être sûr qu’on reste ensemble, dit-il enfin. Même quand je suis de l’autre côté de l’eau. »
Sous son bocal à elle : un abri
La vieille femme se tourna vers la Saunière.
« Et toi, tes ronds dans le bocal, dans quel but les gardes-tu ?
— Pour le jour où plus rien ne tiendrait.
— Et ce jour-là, qu’est-ce qu’ils te donneraient ?
— Un abri, pour la petite et pour moi. »
Oser dire sa peur, tout bas
Puis la Saunière ajouta, tout bas : « J’ai peur, quand le plancher tremble. »
Le mot resta un moment au-dessus de la table, et la peur prit la taille d’un mot.
Découvrir qu’on cherche la même chose
Le Charpentier regarda la Saunière. « Alors on cherche la même chose, dit-il. Une maison qui tienne. » La Saunière hocha la tête.
Sentir ce qui tient, sans avoir à le prouver
La vieille femme leur servit une tasse chaude. « Quand on a peur, dit-elle, le corps entend la tempête même par beau temps. » Puis elle posa sa main à plat sur la table de bois.
« Faites comme moi. »
Ils posèrent leurs mains à plat. Le bois était lisse, un peu tiède, immobile.
« Une table qui tient, ça se sent dans la main, dit-elle. Sans sauter dessus. »
Remercier ce qui a veillé
Le Charpentier regarda ses mains. Elles avaient secoué des poteaux pendant des années. Elles avaient veillé. Il leur parla doucement : « Merci d’avoir veillé si longtemps. Ce soir, on va écouter le bois. »
La Saunière pensa à son bocal, tout en haut de l’étagère. Elle le remercia, elle aussi, en silence : il l’avait abritée.
Voir ce que l’autre porte
En rentrant, sur la plage, ils vidèrent leurs paniers sur le sable. D’un côté, les seaux d’eau portés à l’aube, les nuits courtes, la petite dans les bras. De l’autre, les planches portées de nuit, les traversées, les poteaux à changer, les ronds à trouver.
Les deux tas étaient grands tous les deux. Ils les regardèrent longtemps, côte à côte.
Demander ce qu’il faut pour aujourd’hui
Quelques jours plus tard, le Charpentier eut besoin de ronds pour les planches de la cabane d’en face. Avant de demander, il posa sa main à plat sur son ventre et se demanda : « Ce rond, je le demande pour le besoin d’aujourd’hui, ou pour être rassuré ? » Puis il demanda exactement ce qu’il lui fallait.
Un oui qui laisse l’abri à sa place
La Saunière répondit : « Si tu le veux, je le veux. »
Elle prit les ronds dans le bocal, et le bocal resta sur l’étagère, là où il était. Ensemble, ils choisirent la première planche à changer.
Épilogue
Il y a encore des grandes marées sur l’île d’Oh-les-Ronds. Il arrive encore que les mains du Charpentier aient envie de secouer, et que la Saunière ait envie de partir sur la dune. Alors l’un pose sa main à plat sur le bois, l’autre pose sa main sur son épaule, et ils écoutent ensemble la cabane tenir.
Petite Écume, elle, dort.
C’est une histoire de saisons.

Leçon de vie
Le Charpentier et la Saunière cherchaient la même chose : une maison qui tienne. L’un la vérifiait en l’éprouvant, l’autre la protégeait en gardant des réserves, et ce que faisait l’un pour se rassurer inquiétait l’autre. Les choses ont commencé à bouger quand chacun a pu dire à quoi servaient ses gestes, et quand la peur, dite tout bas, a pris la taille d’un mot.
Ce qui tient, dans une maison, se sent dans la main plus qu’il ne se prouve. Et vos façons de veiller, même celles qui fatiguent, ont longtemps protégé quelque chose de précieux : elles méritent un merci avant d’être changées. La solidité que vous cherchez à deux, vous la construisez déjà chaque fois que vous choisissez de vous parler plutôt que de vous éprouver.
Les outils du conte
- La main à plat : poser la main sur le bois, sur la table, sur son ventre, et sentir ce qui tient.
- La question du rond : pour le besoin d’aujourd’hui, ou pour être rassuré ?
- « Si tu le veux, je le veux. »
- Les paniers sur le sable : poser côte à côte ce que chacun porte.
- La main sur l’épaule, quand la marée monte.
Questions à explorer ensemble
Pour les enfants (aujourd’hui, ou quand ils seront plus grands)
- Quand le vent souffle fort, tu aimes qu’on te prenne dans les bras ? Oui ou non ?
- Dans ta maison, où est ton coin tout chaud ?
- Si tu étais Petite Écume, qu’est-ce que tu dirais au Charpentier ?
Pour les adultes
- Qu’est-ce qui, dans votre corps, vous dit que votre maison tient ?
- Qu’ont protégé, pendant longtemps, vos mains qui secouent ou votre bocal tout en haut de l’étagère ? Qu’aimeriez-vous leur dire aujourd’hui ?
- Quelle sera la prochaine planche que vous aimeriez choisir à deux ?
Pour la famille
- Quels sont nos petits bonheurs d’île, ceux qui tiennent tout seuls ?
- Quand la marée monte chez nous, qui pose la main sur quelle épaule ?
- Si notre maison avait un nom, comment l’appellerions-nous ?
Vider ses paniers sur le sable : l’inventaire des charges
Chacun voit ses propres paniers ; ceux de l’autre se voient moins. Cette grille vous propose, pendant une semaine, de noter chacun de votre côté ce que vous portez — gestes, pensées, inquiétudes —, ce que cela vous coûte et ce que cela vous apporte, puis ce que vous voyez que l’autre porte. Vous poserez ensuite vos feuilles côte à côte, à deux ou avec votre praticien·ne.
Télécharger la grille « Ce que je porte, ce que tu portes » (PDF)
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Ce conte est à vous. Relu dans une autre saison, il vous dira peut-être autre chose.
Avec INTEGRIA, plus jamais seul·e face à la souffrance.
Sandrine de Monsabert, docteure en sciences de l’éducation (PhD), psychopraticienne

